Ordinateurs quantiques : la prochaine révolution informatique ?

L’informatique quantique émerge comme une technologie potentiellement transformative capable de résoudre en quelques minutes des problèmes qui prendraient des milliers d’années aux ordinateurs classiques les plus puissants. Cette technologie de rupture, qui exploite les principes étranges de la physique quantique, promet de révolutionner des secteurs entiers, de la médecine à la finance en passant par la cybersécurité. Contrairement aux ordinateurs conventionnels qui traitent l’information de manière binaire, les ordinateurs quantiques utilisent des propriétés quantiques pour effectuer des calculs d’une complexité inédite, offrant une puissance de calcul exponentielle pour certaines classes de problèmes.

La course mondiale à la suprématie quantique s’intensifie, avec des investissements massifs des grandes puissances technologiques et économiques. Les États-Unis, la Chine et l’Europe, dont la France, mobilisent des ressources considérables pour ne pas manquer ce virage technologique majeur. Microsoft, Google, IBM et d’autres géants technologiques rivalisent d’innovations pour surmonter les défis technologiques considérables que pose la manipulation d’états quantiques fragiles.

Principes fondamentaux de l’informatique quantique

L’informatique quantique repose sur les lois de la physique quantique, qui décrivent le comportement des particules à l’échelle subatomique. Ces lois contre-intuitives défient notre perception quotidienne du monde et offrent des possibilités de traitement de l’information radicalement différentes de l’informatique classique. Comprendre ces principes fondamentaux est essentiel pour saisir le potentiel révolutionnaire des ordinateurs quantiques, ainsi que les défis considérables liés à leur développement.

Les qubits : au-delà du binaire classique

L’unité fondamentale de l’informatique quantique est le qubit (quantum bit). Contrairement aux bits classiques qui ne peuvent être que dans l’état 0 ou 1, un qubit peut exister dans une combinaison des deux états simultanément. Cette propriété fondamentale permet aux ordinateurs quantiques de traiter un volume d’informations exponentiellement plus important que leurs homologues classiques pour certains types de calculs.

Les qubits peuvent être implémentés physiquement de différentes manières. Parmi les approches les plus prometteuses figurent les circuits supraconducteurs (utilisés par IBM et Google), les ions piégés (IonQ), les atomes neutres (Pasqal), les photons (Quandela) ou encore les qubits topologiques (Microsoft). Chaque approche présente des avantages et des inconvénients en termes de stabilité, d’évolutivité et de facilité d’utilisation.

Pour comprendre l’avantage quantique, imaginez devoir résoudre un labyrinthe. Un ordinateur classique tenterait chaque chemin séquentiellement, tandis qu’un ordinateur quantique explorerait tous les chemins simultanément, identifiant la sortie de manière exponentiellement plus rapide.

Superposition et intrication quantique : les piliers révolutionnaires

La superposition quantique permet à un qubit d’exister dans plusieurs états simultanément. Cette propriété peut être illustrée par la célèbre expérience de pensée du chat de Schrödinger, où le félin se trouve théoriquement dans un état de superposition (à la fois mort et vivant) jusqu’à ce qu’une observation soit effectuée. Dans le contexte informatique, la superposition permet d’effectuer plusieurs calculs en parallèle sur les mêmes qubits.

L’ intrication quantique constitue le second pilier révolutionnaire de l’informatique quantique. Ce phénomène lie deux qubits de telle sorte que l’état de l’un dépend instantanément de l’état de l’autre, quelle que soit la distance qui les sépare. Einstein qualifiait ce phénomène d’« action fantomatique à distance ». L’intrication permet de créer des corrélations puissantes entre les qubits, amplifiant considérablement la puissance de calcul.

Grâce à ces deux propriétés, un ordinateur quantique de 300 qubits pourrait théoriquement stocker plus d’états simultanément qu’il n’existe d’atomes dans l’univers observable. Cette capacité offre un potentiel de calcul inédit pour certains problèmes spécifiques, bien que tous les types de calculs ne bénéficient pas nécessairement d’un avantage quantique.

ordinateurs quantiques

Différences essentielles avec l’informatique classique

Les ordinateurs classiques fonctionnent selon les principes de la physique newtonienne, manipulant des bits qui représentent soit 0, soit 1, correspondant à la présence ou l’absence de courant électrique dans des transistors. Les calculs sont effectués séquentiellement, en appliquant des opérations logiques sur ces bits.

À l’inverse, l’informatique quantique exploite les propriétés étranges de la matière à l’échelle subatomique pour effectuer des calculs d’une manière fondamentalement différente. Cette différence ne se limite pas à une simple amélioration incrémentale de la vitesse ou de la puissance, mais représente un changement de paradigme dans l’approche même du calcul.

Capacités de calculs parallèles exponentiels

La superposition permet aux qubits de représenter 2 n états simultanément, où n est le nombre de qubits. Ainsi, un ordinateur quantique de 50 qubits peut théoriquement explorer 2 50 états simultanément (soit plus d’un quadrillion d’états), là où un ordinateur classique ne pourrait en explorer qu’un à la fois.

Cette capacité de traitement parallèle offre un avantage considérable pour certains problèmes spécifiques, comme la factorisation de grands nombres, l’optimisation combinatoire ou la simulation de systèmes quantiques. En 2019, Google a revendiqué avoir atteint la « suprématie quantique » en réalisant avec son processeur Sycamore de 53 qubits un calcul en quelques minutes qui aurait prétendument pris des milliers d’années au superordinateur classique le plus puissant.

Limites des ordinateurs conventionnels face aux problèmes complexes

Les ordinateurs classiques atteignent leurs limites face à certains problèmes dont la complexité augmente exponentiellement avec la taille des données. Le problème emblématique du voyageur de commerce illustre parfaitement cette limitation : pour déterminer le trajet optimal permettant de visiter n villes en parcourant la distance minimale, un ordinateur classique doit calculer et comparer (n-1)!/2 trajets possibles.

Pour seulement 30 villes, cela représente plus de 4×10 30 opérations. Même avec les superordinateurs actuels capables d’effectuer 10 17 opérations par seconde, ce calcul prendrait environ 1,2 million d’années. Un ordinateur quantique pourrait théoriquement résoudre ce type de problème en quelques minutes seulement.

État actuel du développement des ordinateurs quantiques

Malgré l’enthousiasme suscité par leur potentiel révolutionnaire, les ordinateurs quantiques restent aujourd’hui à un stade relativement précoce de leur développement. Les systèmes actuels sont limités tant en nombre de qubits qu’en qualité de ceux-ci, et sont encore loin de pouvoir résoudre des problèmes réellement utiles à grande échelle. Néanmoins, les progrès réalisés ces dernières années sont significatifs et laissent entrevoir des avancées majeures dans un avenir relativement proche.

ordinateurs quantiques

Avancées majeures des géants technologiques (google, IBM, microsoft)

IBM a dévoilé en 2023 son processeur quantique Condor de 1121 qubits, marquant une étape importante vers des machines plus puissantes. L’entreprise propose également un accès à son infrastructure quantique via le cloud, permettant aux chercheurs et aux entreprises d’expérimenter cette technologie sans investissement matériel considérable.

Google a fait sensation en 2019 en annonçant avoir atteint la suprématie quantique avec son processeur Sycamore. Plus récemment, en 2023, l’entreprise a présenté la puce quantique Willow qui utilise un code de surface pour corriger les erreurs, une avancée majeure vers des systèmes quantiques plus fiables.

Microsoft a adopté une approche différente, plus risquée mais potentiellement plus révolutionnaire, en développant des qubits topologiques. En 2024, l’entreprise a annoncé une percée significative avec sa puce Majorana 1, qui utilise un matériau spécial appelé « topoconducteur » pour créer un état de la matière entièrement nouveau. Cette approche promet une meilleure stabilité et une évolutivité accrue, avec l’ambition de créer un système d’un million de qubits capable de résoudre des problèmes pratiques à grande échelle.

La course au nombre de qubits fonctionnels

Le nombre de qubits constitue souvent le critère le plus médiatisé pour évaluer la puissance d’un ordinateur quantique, mais cette métrique seule est trompeuse. La qualité des qubits, mesurée notamment par leur temps de cohérence et leur taux d’erreur, est tout aussi cruciale.

D-Wave revendique des processeurs de plus de 5000 qubits, mais ils sont limités à un type spécifique de calcul appelé recuit quantique. IBM et Google ont adopté une architecture de qubits supraconducteurs, atteignant respectivement 1121 et 72 qubits publiquement annoncés. D’autres approches, comme celle des ions piégés (IonQ) ou des atomes neutres (Pasqal), offrent moins de qubits mais potentiellement de meilleure qualité.

  • IBM : 1121 qubits (processeur Condor, 2023)
  • Google : 72 qubits (processeur Bristlecone, 2018)
  • D-Wave : 5000+ qubits (processeur Advantage, 2020, recuit quantique)
  • IonQ : 32 qubits (ions piégés)
  • Pasqal : 100+ qubits (atomes neutres)

La « suprématie quantique » reste un concept controversé et difficile à prouver, nécessitant de démontrer qu’un ordinateur quantique a effectué un calcul juste rapidement, et qu’un ordinateur classique n’aurait pas pu réaliser ce même calcul dans un temps raisonnable. Cette démonstration est d’autant plus complexe que les algorithmes classiques continuent également de progresser.

Défis techniques persistants

Malgré les progrès impressionnants, plusieurs obstacles majeurs limitent encore le développement d’ordinateurs quantiques pratiques et utiles à grande échelle. Ces défis nécessitent des innovations tant au niveau matériel que logiciel.

Problème de décohérence quantique

La décohérence quantique constitue l’un des défis les plus fondamentaux. Les états quantiques sont extrêmement fragiles et peuvent être perturbés par la moindre interaction avec leur environnement (chaleur, rayonnement électromagnétique, vibrations). Cette perturbation entraîne la perte des propriétés quantiques et la transformation des qubits en bits classiques.

Pour un calcul quantique fiable, les qubits doivent maintenir leur cohérence pendant toute la durée de l’opération. Actuellement, les meilleurs qubits maintiennent leur cohérence pendant quelques millisecondes au maximum, ce qui limite considérablement la complexité des calculs réalisables.

La correction d’erreurs quantiques représente une approche prometteuse pour surmonter ce problème. Elle implique d’utiliser plusieurs qubits physiques pour créer un seul qubit logique plus résistant aux erreurs. Toutefois, cette technique nécessite un grand nombre de qubits physiques – potentiellement des milliers – pour créer un qubit logique suffisamment stable pour des calculs complexes.

Difficultés liées aux températures cryogéniques

La plupart des systèmes quantiques actuels doivent opérer à des températures extrêmement basses, proches du zéro absolu (-273,15°C). Ces conditions sont nécessaires pour limiter les perturbations thermiques qui pourraient détruire la cohérence quantique.

Le maintien de telles températures requiert des systèmes de refroidissement complexes et énergivores, comme des réfrigérateurs à dilution. Ces contraintes posent des défis considérables en termes de coût, d’encombrement et d’accessibilité de la technologie.

De plus, le contrôle et la lecture des qubits nécessitent des systèmes électroniques sophistiqués. Ces systèmes génèrent de la chaleur et peuvent perturber les états quantiques fragiles. Des innovations récentes, comme la puce cryogénique Gooseberry développée pour fonctionner à des températures « millikelvin », visent à résoudre ce problème en intégrant l’électronique de contrôle directement dans l’environnement réfrigéré des qubits.

Applications potentielles transformatives

Si les ordinateurs quantiques pleinement fonctionnels ne sont pas encore une réalité, leur potentiel transformatif pour de nombreux secteurs est incontestable. Certaines applications pourraient révolutionner notre approche de problèmes jusqu’alors considérés comme insolubles avec les technologies classiques.

Modélisation moléculaire et découverte de médicaments

L’une des applications les plus prometteuses de l’informatique quantique concerne la simulation précise de molécules et de réactions chimiques. Les ordinateurs quantiques seront particulièrement adaptés à cette tâche car ils fonctionnent selon les mêmes principes quantiques que les molécules qu’ils tentent de simuler.

La découverte de nouveaux médicaments pourrait être considérablement accélérée grâce à des simulations moléculaires précises. Actuellement, le développement d’un nouveau médicament prend en moyenne 10 ans et coûte plus d’un milliard de dollars, en grande partie à cause des nombreux essais et erreurs nécessaires. Les ordinateurs quantiques pourraient permettre de prédire précisément l’interaction entre molécules, réduisant drastiquement ce temps et ce coût.

Au-delà du secteur pharmaceutique, cette capacité pourrait révolutionner cette capacité pourrait révolutionner de nombreux autres domaines comme la science des matériaux, permettant de concevoir de nouveaux catalyseurs plus efficaces pour la production d’énergie propre ou des matériaux aux propriétés inédites pour l’électronique et le stockage d’énergie.

Résolution de problèmes d’optimisation complexes

Les ordinateurs quantiques excellent particulièrement dans la résolution de problèmes d’optimisation complexes, qui sont omniprésents dans l’industrie et la logistique. La planification de routes pour des milliers de véhicules, l’optimisation des portefeuilles financiers ou encore la gestion des réseaux électriques intelligents sont autant de domaines qui pourraient bénéficier de cette puissance de calcul.

Dans le secteur financier, l’optimisation des portefeuilles d’investissement nécessite l’analyse simultanée de milliers d’actifs et de leurs corrélations. Les algorithmes quantiques pourraient identifier des stratégies d’investissement optimales en tenant compte d’un nombre de variables beaucoup plus important que les systèmes actuels.

Le secteur des transports et de la logistique pourrait également être transformé. L’optimisation des itinéraires de livraison, la gestion du trafic aérien ou encore la planification des horaires de transport public sont des problèmes qui deviennent exponentiellement plus complexes avec l’augmentation du nombre de variables. Les ordinateurs quantiques pourraient apporter des solutions plus efficaces, réduisant les coûts et l’impact environnemental.

Impact sur la cryptographie et la cybersécurité

L’algorithme de shor et la menace sur le chiffrement RSA

L’avènement des ordinateurs quantiques représente une menace sérieuse pour les systèmes de cryptographie actuels. L’algorithme de Shor, développé par Peter Shor en 1994, démontre qu’un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait factoriser de très grands nombres en un temps polynomial, rendant obsolète le chiffrement RSA qui sécurise aujourd’hui la majorité des communications numériques.

Cette perspective inquiète particulièrement les organisations manipulant des données sensibles devant rester confidentielles pendant plusieurs décennies. Des attaquants pourraient collecter des données chiffrées aujourd’hui pour les déchiffrer une fois les ordinateurs quantiques disponibles, une stratégie connue sous le nom de « store now, decrypt later ».

Cryptographie post-quantique en réponse

Face à cette menace, une nouvelle branche de la cryptographie émerge : la cryptographie post-quantique. Cette approche vise à développer des algorithmes de chiffrement résistants aux attaques quantiques. Le NIST (National Institute of Standards and Technology) coordonne un effort international pour standardiser ces nouveaux algorithmes.

Plusieurs approches prometteuses sont à l’étude, notamment les réseaux euclidiens, les codes correcteurs d’erreurs et les systèmes basés sur les isogénies supersingulières. Parallèlement, la cryptographie quantique, qui utilise les propriétés quantiques elles-mêmes pour sécuriser les communications, offre une solution théoriquement inviolable.

La position de la france dans la course quantique

Le plan quantique national à 1,8 milliard d’euros

En 2021, la France a lancé un ambitieux Plan Quantique national doté de 1,8 milliard d’euros sur cinq ans. Cette initiative vise à positionner le pays parmi les leaders mondiaux de l’informatique quantique, en s’appuyant sur l’excellence de sa recherche fondamentale et son tissu industriel innovant.

Le plan s’articule autour de plusieurs axes stratégiques : le développement de processeurs quantiques, le renforcement des capacités en cryptographie post-quantique, la formation de talents et le soutien à l’écosystème des startups. Un accent particulier est mis sur la collaboration entre recherche publique et secteur privé.

Écosystème français de startups quantiques

Pasqal et son approche par atomes neutres

Pasqal, startup issue des travaux de l’Institut d’Optique, développe une approche originale basée sur des atomes neutres refroidis par laser. Cette technologie permet de manipuler jusqu’à 100 qubits avec une grande précision, tout en opérant à température ambiante, contrairement aux systèmes supraconducteurs qui nécessitent des températures cryogéniques.

Alice & bob et leurs qubits auto-correcteurs

Alice & Bob développe une technologie de qubits « chat » capable d’auto-corriger certaines erreurs quantiques. Cette innovation pourrait résoudre l’un des principaux obstacles au développement d’ordinateurs quantiques pratiques en réduisant drastiquement le nombre de qubits physiques nécessaires pour créer des qubits logiques fiables.

Collaborations académiques et industrielles stratégiques

La France a mis en place plusieurs hubs d’innovation quantique réunissant laboratoires de recherche, grandes entreprises et startups. Le Quantum Engineering Grenoble (QuEng) et le Paris Centre for Quantum Computing illustrent cette dynamique de collaboration, essentielle pour accélérer le développement de solutions quantiques pratiques.

Perspectives d’avenir et questions ouvertes

Horizon temporel réaliste pour l’informatique quantique pratique

Les experts s’accordent généralement sur un horizon de 5 à 10 ans avant de voir émerger les premiers ordinateurs quantiques capables de résoudre des problèmes pratiques significatifs. Cette estimation prend en compte les progrès nécessaires en matière de correction d’erreurs et de stabilité des qubits.

Complémentarité avec l’informatique classique plutôt que remplacement

L’informatique quantique ne remplacera pas l’informatique classique mais la complétera pour certaines tâches spécifiques. Les ordinateurs quantiques excelleront dans la résolution de problèmes particuliers comme la simulation moléculaire ou l’optimisation complexe, tandis que les ordinateurs classiques resteront plus efficaces pour la majorité des calculs quotidiens.

Enjeux économiques et géopolitiques du leadership quantique

La maîtrise de l’informatique quantique est devenue un enjeu de souveraineté nationale. Les pays investissent massivement dans cette technologie, conscients de son potentiel disruptif dans des domaines stratégiques comme la défense, la cryptographie et l’intelligence artificielle. La course au leadership quantique pourrait redessiner les équilibres géopolitiques du XXIe siècle.

Préparation des entreprises et organisations à la transition quantique

Les organisations doivent dès aujourd’hui se préparer à l’ère quantique, notamment en évaluant leur vulnérabilité aux futures capacités de calcul quantique et en développant une stratégie de transition vers la cryptographie post-quantique. La formation des équipes aux concepts quantiques et l’identification des cas d’usage pertinents constituent également des étapes cruciales de cette préparation.